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Le conspirationnisme : danger et impasse d’une critique sociale

Ce texte a été écrit par le collectif Autre Futur de la Coordination des Groupes Anarchistes de Montpellier et publié originalement dans le numéro 94 de la revue Infos et Analyses Libertaires. Il est diffusé ici avec leur autorisation. Il a été maquetté et enrichi par Indice. Toutes les parties encadrées dans le texte sont d’Indice.
Pour toute remarque ou ajout, vous pouvez contacter les auteurs à groupe-uaf@c-g-a.org ou Indice à indice@riseup.net.

Les théories conspirationnistes sont de retour, notamment sur Internet. Il faut constater que les sites et vidéos de théorie du complot fleurissent sur internet et ont de l’écho. Même si les théories du complot ont toujours existé, elles ont su s’adapter à ce nouveau média et toucher une population assez large. Il n’est plus rare de constater les relents « conspi » de certains discours en manifestation. Même à Saint-Imier, aux rencontres internationales anarchistes, quelques personnes faisaient part de leur volonté de parler du groupe de Bilderberg ou de la Commission Trilatérale, comme « LE » sujet dont il faut parler, dépassant en importance tous les autres. Dans le rap français aussi, on trouve des textes reprenant pleinement les thèses conspirationnistes : par exemple Rockin’ Squat (ancien membre du groupe Assassin) et Keny Arkana, deux artistes renommé·e·s et politisé·e·s, qui n’ont pas hésité à « dénoncer » les Illuminati, groupe secret qui comploterait pour dominer le monde.

Les théories du complot sont souvent associées à l’antisémitisme, au racisme et la haine de l’Autre, on imagine une sorte de fantasme qui permet de justifier un État fort, autoritaire, fasciste pour s’attaquer à un bouc-émissaire. Historiquement les succès des théories du complot ont toujours permis l’expansion des thèses d’extrême-droite et pourtant, ceux et celles qui portent ce discours ne sont pas toujours de mauvaise foi. C’est pourquoi il nous parait important de réagir, de proposer un discours politique sur ce sujet afin de mettre en garde contre cette façon de raisonner. Il faut pour cela connaître et identifier ce type de propos et ensuite analyser les pièges dans lesquels il ne faut pas tomber.

Notons qu’il est courant d’associer la tendance à voir des complots partout et un courant de pensée contraire au sien. On prêtera ainsi divers valeurs aux complotistes selon ses propres valeurs. Bien qu’il faille se garder d’attaquer l’autre avant d’avoir fait sa propre autocritique, cette dénonciation n’est pas basée sur rien. On observe davantage de créations falsifiées dans la propagande d’extrême-droite que dans celle de l’extrême gauche. Par exemple, les médias conspirationnistes véhiculant des fake news aux États-Unis d’Amérique ont rapporté davantage d’argent à leurs auteurs lorsqu’ils allaient dans le sens de Trump, contre Clinton[1]. Autre exemple, en février 2017, lorsqu’en France, des personnes racistes brandissaient une photo de pompier blessé à l’oeil en accusant à tord la « racaille » qui l’aurait attaqué alors qu’il s’agissait d’un tir de flash-ball policier[2].

Le problème de ces idées, ce n’est pas tant les fausses « vérités » qu’elles véhiculent, que les schémas de pensée et les comportements qui en découlent. Si on commence à se convaincre qu’un petit groupe de personnes diaboliques a, en secret, réussi à prendre le contrôle de la majeure partie des pouvoirs à un niveau à peine imaginable, on peut passer d’une critique révolutionnaire à un comportement anti-révolutionnaire. D’abord, on centralise notre attention sur ce groupe secret, et on attribue beaucoup de maux de notre société à sa volonté destructrice. C’est ainsi qu’une critique du système (patriarcal, capitaliste, …) se transforme en recherche de boucs émissaires. Prenons l’exemple de la crise de la finance de 2008, il n’est pas rare d’entendre qu’elle serait le fruit d’une financiarisation débridée avec quelques banques d’investissement (notamment Goldman Sachs) dans le rôle d’épouvantail. L’idée selon laquelle le système capitaliste est un système fonctionnant par crise et que, plus il est important, plus ces crises sont lourdes de conséquences sur les populations, passe moins bien que celle qui consiste à dire : occupons-nous de la bourse et tout ira bien ! On voit bien sur cet exemple comment les théories des conspirations dépolitisent les débats : d’une analyse d’un système avec ses ressorts, ses contraintes et ses conséquences on passe à l’appréciation de telle personne ou telle entreprise et on juge sa bienveillance ou sa malfaisance supposées. Dans les débats, cela se traduit par une perte de temps et de salive, sur les blogs, on appelle ça troller : rendre stérile une discussion. Aller vérifier telle information sur telle personne ou entreprise demande du temps et de l’énergie et éloigne du vrai sujet : la critique du système.

Ainsi, la critique du conspirationnisme ne doit pas se limiter à contrecarrer méthodiquement les théories les plus farfelues et montrer qu’elles sont absurdes. Il faut débusquer les mécanismes de réflexion sur lesquels elles s’appuient et les partager pour s’en défaire. Ces théories peuvent paraitre séduisantes pour n’importe qui : après tout, n’y aurait-il pas un complot mondial de la classe possédante contre la classe des travailleurs et travailleurs ?

Il faut trouver des outils de défense intellectuelle qui permettent à toutes et à tous de cerner rapidement l’intérêt d’une théorie, d’une discussion, d’un débat et de se prémunir contre la confusion, l’inaction que représentent les thèses du complot.

L’inaction politique s’observe également chez les personnes religieuses fanatiques. « Le problème de croire que l’univers a comme propriétés intrinsèques des qualités abstraites, c’est que cela aboli notre devoir de donner du sens à nos vies. » - Peter Boghossian, dans A Manual for Creating Atheists, 2013.

Ce que sont les conspirations

Le savoir de type scientifique ne donnant pas de réponse immédiate et simple à la recherche du sens, celle-ci s’épuise à travers d’autres moyens. Nous avons été formé·e·s, instruit·e·s, mais cette formation n’est pas adéquate à l’acquisition d’une habileté à trier les propositions en distinguant leur qualité et en établissant des critères à la fois de vérité et de justice.

Les théories du complot pourraient exister depuis la nuit des temps, mais apparaissent clairement par écrit avec la fin de l’hégémonie religieuse. Après 1980, les complots changent d’apparence, ils sont réactivés par hybridation avec des thèmes ésotériques (satanisme, magie, ancienne civilisation, extraterrestres…)

Le complot mêle des domaines plus originaux comme la géographie (la théorie de la terre creuse), la médecine (vaccins) ou des mythes plus urbains (11 septembre 2001, zone 51, triangle des Bermudes...) Avec l’Internet, le complot mute. Il va favoriser la banalisation et la prolongation des rumeurs en permettant leur support anonymisé à travers la toile. Le complotisme devient une occasion pour la population d’avoir l’impression d’être à l’initiative de certains raisonnements.

On peut distinguer 3 éléments :

1) La conspiration comme fait (complot, ou conspiration événementielle). Dans les analyses juridiques du droit canadien, le complot est reconnu comme crime non-parfait, procédé que peut employer un groupe, mais ces conspirations existent de manière isolée. Ces conspirations attaquent les pouvoirs d’institutions officielles (comme la CIA, ou la commission trilatérale) ou cachées (franc-maçonnerie).

2) Le conspirationnisme (complotisme, vaste ou méga-complot, grande ou superconspiration). Le conspirationnisme ressemble à une vision politique autosuffisante selon laquelle l’ensemble des pouvoirs, des forces, sont le fruit de conspirations. Il semble avoir pour objectif, non de rétablir la justice, mais de dénoncer l’existence de groupes, agences ou intentions occultes. Le complotisme dénonce mais ne donne aucune méthode pour lutter contre le complot, il semblerait que sa révélation suffise à faire disparaître les rapports de forces.

3) La théorie, soupçon ou doute, de la conspiration (conspiration systémique) est une explication qui n’est pas nécessairement liée à une adhésion au conspirationnisme. On rattache des situations éparses à un complot à long terme, ayant un rapport avec un pouvoir particulier, dans l’objectif de dénoncer son infiltration, voire de le faire tomber (moins courant). Ces théories insistent plus sur l’aspect « caché » ou secret. Cette attribution est donnée parfois à un groupe, à un accord ou à une action particulière.

Précisions de vocabulaire :

  • comploteurs : personnes qui participent effectivement à un complot avéré
  • lanceurs d’alerte : personnes qui révèlent de vrais complots en s’appuyant sur des preuves
  • conspirationnistes : personnes qui diffusent des faux complots afin de gagner de l’argent
  • complotistes : personnes qui rediffusent des complots supposés sans en être à l’origine, et sans forcément y adhérer pleinement

Les complotistes et les conspirationnistes ne révèlent qu’exceptionnellement de véritables complots, à force de suppositions hasardeuses, et non dans une démarche d’investigation sérieuse.

Cibles courantes. D’abord « Mage », Ventriloque, Fées ; puis Juif, Jésuite et Franc-Maçon. Plus moderne : Bolchévik et Nazi. Contemporaine : Bilderberg, Illuminati, Extraterrestre.

Types. Il semble que si la peur et la méfiance sont corrélées (sans forcément être cause) à tous les genres de conspirations, celles accusant les autorités (type « Système ») semblent plutôt marquées par l’ « irrationalité » (croyance dans certains phénomènes ésotériques), et celles mettant en scène des minorités (type « Minorités », par exemple juifs ou terroristes musulmans). Ce n’est pas un type de complot qui succède historiquement à l’autre, mais des types qui co-existent aujourd’hui.

Risques réels. Certaines cibles, ou croyances ont des conséquences sociales moindres que les autres. Accuser Dieu, ou les Extraterrestres entraine relativement peu de danger pour la population, par contre quand l’accusation porte sur des ensembles socialement reconnus (Juifs, Noirs, Femmes…) le danger est plus élevé. Quelque part, l’inexistence, le flou, ou la discrétion qui entoure certains ensembles (Illuminati, Bilderberg, Francs-Maçons) diminue les risques, sans les éliminer pour autant : le soupçon lié à une méconnaissance des enjeux politiques peut amener à soutenir des groupes dangereux, tout comme le soupçon lié à la méconnaissance a par le passé mené à brûler des prétendues « sorcières »[3].

La théorie de la conspiration est une des méthodes pour s’accaparer à peu de frais les convictions des masses. Le problème n’est pas tant la théorie du complot elle-même, mais le manque de moyens pour s’en défendre, la facilitation de l’aliénation, les encouragements politiques associés à certaines de ces idées.

Insistons : le mot théorie est utilisé dans son sens commun, et non dans le sens rigoureux que lui donne la science. Il s’agit le plus souvent d’une assertion gratuite, qui ne s’appuie sur aucune preuves ni raisonnement logique, visant à mettre à mal une explication, sans forcément en proposer une autre en échange. On aurait intérêt à remplacer « théorie du complot » par « thèse du complot ».

Le conspirationnisme et la crise

L’explication de la crise économique que nous traversons, comme une conspiration globale, est de plus en plus répandue. Pour une extrême droite américaine et européenne, historiquement antisémite, c’est l’occasion de redéployer un discours connu et ancien. À l’extrême gauche, l’évolution générale d’une critique sociale anticapitaliste vers une critique antilibérale offre un terrain propice au développement des thèses conspirationnistes. En plaçant la Finance et les banques comme ennemies principales, et en abandonnant la critique de la propriété au profit d’une simple critique de la spéculation, il est aisé de remettre au goût du jour les thèses conspirationnistes.

À l’extrême droite

À l’extrême droite, si les théories développées ne sont pas toujours antisémites, elles utilisent le même récit. La critique d’une « élite apatride », « mondialisée » est utilisée pour séduire les couches populaires tout en réintroduisant la question du national dans le débat sur la crise. Les références sont parfois explicites comme en Grèce, où le mardi 23 octobre le député Ilias Kasidiaris, porte-parole du parti néo-nazi Aube Dorée, a lu à haute voix un extrait des Protocoles des Sages de Sion au parlement grec[4].

En France, sans parler d’antisémitisme, Marine Le Pen développe dans un livre sorti en janvier 2012 une thèse sur l’existence d’un complot mondialiste s’attaquant aux identités, aux cultures et aux nations et une crise économique qui serait la volonté d’une « oligarchie mondialisée ». Derrière une critique de façade de la crise économique, qui ne s’attaque jamais au capitalisme productif, ni à la propriété, c’est bien un discours nationaliste, xénophobe et partisan d’un État fort et autoritaire qui est diffusé.

La contamination de l’imagerie et du vocabulaire conspirationniste chez les anticapitalistes

Loin de toucher uniquement l’extrême droite, le discours conspirationniste sur la crise contamine très souvent les discours antilibéraux de gauche et anticapitalistes. Si l’ambiguïté entre certains discours anticapitalistes sur la crise n’est pas souvent voulue, elle est pourtant bien réelle. Parfois par facilité, ou pour rendre l’exposé plus parlant, certains discours anticapitalistes se concentrent, non pas sur une critique du système capitaliste en tant que système politique et économique mais, sur quelques multinationales ou quelques familles de milliardaires.

En récupérant un vocabulaire connoté comme celui d’« hyperclasse » au lieu de bourgeoisie ou de classe dirigeante ou en concentrant uniquement la critique sur les banques avec le terme de « bankster » on abandonne une critique radicale de la propriété et d’un système politique mais on facilite aussi l’ambiguïté souhaitée par certains groupes d’extrême droite entre un discours anticapitaliste et un discours conspirationniste ou nationaliste.

Et dans le vocabulaire conspirationniste, mentionnons également le dangereux « mouton » qui amalgame de manière méprisante toutes les personnes qui ne partagent pas une croyance.

L’idée d’un complot, d’une conspiration, repose souvent sur un présupposé, les auteur·e·s du complot, de la conspiration, auraient un contrôle total de la situation. Toutes les cartes seraient maitrisées. Certain·e·s conspirationnistes poussent cette logique jusqu’au bout et considèrent que dans la situation de crise économique les mouvements de contestation font, eux aussi, partie du complot et sont donc manipulés. Puisque le contrôle est total, la contestation est elle-même une manipulation, il n’y aurait donc aucun intérêt à participer à un mouvement contestataire comme pour Occupy Wall Street, présenté par certain·e·s conspirationnistes comme une manipulation de Georges Soros[5].

Dans cette situation les adeptes du conspirationnisme se limitent alors uniquement à exposer une soi-disant vérité cachée d’un complot mondial, sans proposer de perspectives, favorisant ainsi l’immobilisme face à une crise et à un danger bien réel.

« Je suis écoeuré de voir que les gens continuent de se passionner pour de fausses conspirations comme celle du 11 septembre, alors que nous avançons les preuves de l’existence de réelles conspirations, dans des buts de guerre ou de fraude financière massive. » - Julian Assange, lanceur d’alerte, dans une interview au Belfast Telegraph, le 19 juillet 2010.

Infaillibles ?

Une des erreurs du conspirationnisme est de considérer les classes dirigeantes ou certaines parties d’entre elles comme infaillibles, et ainsi d’oublier que, comme tout groupe social, elles sont soumises à des contradictions internes. Pourtant nous arrivons très bien à concevoir ces contradictions au sein de notre propre groupe, et ce constat fait partie des bases de nos réflexions : pourquoi la conscience de classe est-elle aussi faible ? Pourquoi certain·e·s ouvrier·e·s soutiennent des partis favorables au patronat ? etc. De même que nous souffrons de divisions internes, les classes dirigeantes n’en sont pas épargnées, et bien heureusement !

Perspectives

Le prétexte de la crise économique est aujourd’hui utilisé pour mettre en place une politique de casse sociale. Cela ne fait pas pour autant de la crise une conspiration. La crise est une faille du capitalisme que les capitalistes eux·elles-mêmes peuvent utiliser ou non en leur faveur, mais à laquelle nous devons réagir. Les dernières années et les-dites prédictions des économistes nous ont bien montré que loin d’être infaillibles, la majorité des capitalistes se sont retrouvé·e·s face à une situation où il·elle·s ne pouvaient qu’improviser. L’existence de ces failles nous montre que si le système capitaliste est un adversaire redoutable, il n’est pas infaillible, il ne contrôle pas tout et peut être dépassé.

Et maintenant ?
Ce texte ne permet pas de lutter contre les thèses du complot ni contre les conspirationnistes, mais espère informer celles et ceux qui côtoiraient des personnes défendant ces fables, pour qu’elles et ils puissent adapter leurs discours et leurs argumentaires.

Il existe de nombreuses ressources pour se former à répondre dans le détail aux conspirationnistes, aussi bien sur des points précis de leurs déballages de suppositions que sur leurs manières de fonctionner et de réfléchir. Nous proposons ci-dessous quelques-unes de ces ressources. Vous pouvez également jeter un oeil à la brochure proposée par Indice sur les moisissures argumentatives, car leurs discours en sont souvent remplis !

Poursuivre la réflexion

Il existe de nombreuses chaînes sur Youtube qui proposent des vidéos accessibles sur ce thème :

Notes d’Indice

[1] On conseille la lecture du dossier « La fabrique de la désinformation » dans le journal Courrier international n°1369 du 26 janvier au 1e février 2017.

[2] Un article de Libération relate cette histoire plus dans le détail.

[3] Sur le sujet, voir Le temps des bûchers de Starhawk, dont une partie est disponible sous forme de brochure dans le catalogue d’Indice.

[4] Un texte de fiction écrit pour calomnier les juifs, voir Wikipédia si vous voulez en savoir plus.

[5] Georges Soros est un financier milliardaire qui soutient de très nombreux organismes, dont le groupe serbe Otpor, qui forme des révolutionnaires partout dans le monde.